On pensait avoir fait le tour de Georges Méliès. Eh bien non. En avril 2026, un court métrage de 45 secondes réalisé en 1897 a refait surface après plus d’un siècle passé à jouer à cache-cache dans un coffre en bois. Son nom : Gugusse et l’Automate. Et son histoire de redécouverte vaut presque autant le détour que le film lui-même.
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Un trésor du cinéma français dormait dans un grenier depuis plus d’un siècle
Tout commence avec un vieux coffre familial, déplacé au fil des générations d’un grenier à une grange, puis d’une grange à un garage. Pendant plus de cent ans, personne ne s’est vraiment demandé ce qu’il contenait. Il aura fallu la curiosité de Bill McFarland, professeur retraité et arrière-petit-fils d’un projectionniste de Pennsylvanie rurale, pour que le couvercle se soulève enfin. À l’intérieur : dix bobines anciennes, dont certaines en très mauvais état. Son instinct lui souffle que ces pellicules sont trop précieuses pour finir à la poubelle. Et il a bien fait de les écouter.
Synopsis : un clown, un automate et de la science-fiction avant l’heure
Que raconte ce court métrage de 45 secondes ? Georges Méliès, dans son rôle de magicien, actionne la manivelle d’un automate mécanique. La créature se met à grandir, jusqu’à devenir assez grande pour frapper le magicien d’un coup de bâton sur la tête. Méliès riposte à coups de marteau, et l’automate rétrécit avant de disparaître complètement. Le tout grâce à un processus de montage incroyable pour l’époque.
On est en 1897, et Méliès invente déjà les effets spéciaux. Ce robot avant l’heure fait de Gugusse et l’Automate l’une des toutes premières représentations d’un automaton, un humanoïde artificiel, au cinéma. De la science-fiction, deux ans seulement après la première projection publique des frères Lumière à Paris. Pas mal pour un clown avec un marteau.
William Delisle Frisbee : projectionniste de cinéma itinérant et passeur d’histoire
L’homme grâce à qui cette bobine a traversé le temps s’appelle William Delisle Frisbee. Ce cultivateur de l’Amérique rurale de la fin du XIXe siècle avait une passion peu commune : il parcourait les villes et les campagnes en calèche, projetant des films dans les écoles et les salles de fortune. Un vrai cinéma itinérant à lui tout seul. Frisbee était un passionné qui amenait le spectacle cinématographique jusque dans les coins les plus reculés des États-Unis.
Sa collection de pellicules, transmise de génération en génération, a fini par atterrir entre les mains de Bill McFarland, son descendant du Michigan. Sans doute Frisbee n’imaginait-il pas que ses bobines traverseraient un siècle entier. Ni qu’elles changeraient notre compréhension de l’histoire du cinéma français.
Une copie de troisième génération miraculeusement préservée
Bill McFarland a d’abord tenté de vendre ses trouvailles à un antiquaire. Mauvaise idée : en apprenant que les bobines en nitrate étaient hautement inflammables, le marchand a poliment décliné. On le comprend. Finalement, en septembre dernier, McFarland s’est rendu au Centre national de conservation de l’audiovisuel de la Bibliothèque du Congrès, à Culpeper en Virginie.
Selon George Willeman, responsable du fonds de bobines en nitrate, la pellicule retrouvée est probablement une copie de troisième génération de la bobine originale. Les archivistes ont passé une semaine entière à restaurer et numériser le film. Avec le temps, la pellicule avait rétréci et s’était déchirée, mais son état restait remarquable pour des négatifs rangés pendant des années dans un grenier exposé au soleil.
Cette histoire est un rappel frappant : des trésors audiovisuels dorment peut-être encore chez vous, dans un placard ou une boîte oubliée. Si vous possédez de vieilles cassettes VHS, des bobines Super 8 ou des cassettes Hi8, il est urgent d’agir avant que le temps ne les dégrade définitivement. La numérisation de cassettes vidéo permet de sauvegarder ces souvenirs sur des supports durables. Parce qu’on ne retrouve pas un Méliès tous les jours, certes, mais vos films de famille méritent eux aussi d’échapper à l’oubli.
Voir le court métrage restauré de Georges Méliès
La chambre froide de la Bibliothèque du Congrès : gardienne du patrimoine cinématographique
Le Centre national de conservation de l’audiovisuel à Culpeper dispose d’une chambre froide spécialement conçue pour prévenir tout incendie causé par le nitrate. On y conserve des dizaines de milliers de films datant de l’âge d’or d’Hollywood et des premiers temps du cinéma. C’est dans cette organisation que Gugusse et l’Automate repose désormais en toute sécurité, aux côtés d’autres joyaux de la production cinématographique mondiale.
Le contenu du film est aujourd’hui visible par le public sur le site de la Bibliothèque du Congrès. Une mise en ligne qui permet à toute une nouvelle génération de découvrir le génie de Méliès, ce réalisateur français qui a tout inventé avant tout le monde.
De la fiction à la réalité : pourquoi cette découverte fascine une nouvelle génération
Georges Méliès est né à Paris en 1861 dans une riche famille de fabricants de chaussures. Mais plutôt que de suivre les traces de son père, il préfère se consacrer à la magie. Illusionniste devenu cinéaste, il réalisera plus de 520 films. Son chef-d’œuvre, Le Voyage dans la Lune (1902), reste l’un des premiers films de fiction mêlant aventure et science. Son dernier film sort en 1913. Après, c’est la fin : il tombe dans l’oubli, l’Amérique devient le grand centre du cinéma, et Méliès finit vendeur de jouets à la gare Montparnasse.
La découverte de Gugusse et l’Automate rouvre sans aucun doute une fenêtre sur les débuts du septième art. Elle rappelle aussi combien le patrimoine cinématographique reste fragile : une bobine perdue peut ressurgir à tout moment et bouleverser ce que l’on croyait savoir.
L’avis des experts : un film important malgré ses 45 secondes
Jason Evans Groth, conservateur des images animées de la Bibliothèque du Congrès, ne cache pas son enthousiasme. Selon lui, la précision des plans est remarquable pour une date aussi ancienne, et l’humour du film traverse les époques sans prendre une ride. George Willeman rappelle de son côté que Méliès fut l’un des tout premiers réalisateurs de l’histoire, et aussi l’un des premiers cinéastes victimes de piratage, ses films étant régulièrement contrefaits à l’époque.
Méliès aurait d’ailleurs détruit une centaine de ses négatifs. La pellicule fondue aurait même servi à fabriquer des bottes pour les soldats pendant la Première Guerre mondiale. Un sort peu glorieux pour des œuvres de génie. C’est ce qui rend la sortie de ce court métrage d’autant plus émouvante : ce n’est pas juste un film qu’on retrouve, c’est un morceau d’histoire qu’on arrache au néant.
Ce que Gugusse et l’Automate nous apprend sur la préservation du patrimoine
En moins d’une minute, ce court métrage concentre tout ce qui fait la grandeur de Méliès : invention visuelle, humour mécanique, goût de l’illusion. Sa redécouverte nous rappelle qu’il ne faut jamais sous-estimer ce qui dort dans un vieux coffre. Que vous soyez en France ou aux États-Unis, prenez soin de vos archives familiales. Le temps est le pire ennemi des pellicules, mais aussi le meilleur allié des belles surprises.
